"Rapport sur les flux migratoires irréguliers du Maroc vers l'Europe" réalisé par les chercheurs, Mme Chadia Arab, et M. Mustapha Azaitraoui, dans le cadre du projet Safe Journey, année 2021. Les migrations internationales sont l’un des principaux enjeux et défis politiques, économiques, démographiques, environnementaux, culturels qui témoignent des inégalités d’un monde pourtant de plus en plus interdépendant (Wihtol de Wenden, 2014). Même si le mouvement migratoire concerne seulement le 3,5 % de la population mondiale, il s’agit d’un phénomène planétaire. Dans l’ensemble, on estime que le nombre de migrants internationaux a augmenté ces cinquante dernières années. Selon les estimations de l’ONU, 281 millions de personnes vivaient dans un pays autre que leur pays de naissance en 2020, soit 119 millions de plus qu’en 1990 (153 millions) et plus de trois fois plus qu’en 1970. Les mouvements migratoires se caractérisent par des nouvelles dynamiques, Sud-Sud, Nord-Nord, Nord-Sud et non plus seulement Sud-Nord.

Ainsi, l’ONU estime que si la migration «Sud Nord » représente encore 40% des flux migratoires, la migration « Sud Sud » représente à elle seule 33% des flux migratoires totaux dans le monde. La mondialisation et la régionalisation des flux migratoires fait que « le Sud » est devenu une région de migration mais aussi d’immigration et de transit. La régionalisation des flux migratoires dans un contexte de mondialisation s’accompagne, non seulement, de l’émergence du Sud comme pôle d’attraction pour les nouvelles mobilités, mais aussi de la diversification de catégories de migrants. Les femmes, les mineurs isoles, les experts, les touristes, les déplacés environnementaux, les membres du regroupement familial s’ajoutent à la figure du passé du travailleur à la chaine ou de l’ouvrier agricole immigré.

Selon l’Organisation des Nations Unies, on note que malgré une augmentation en chiffres absolus, la part de migrants internationaux en proportion de la population mondiale est restée relativement stable entre 1990 et 2020, soit de 2,8 à 3,6 %. Cependant, en raison de la COVID-19, les premières estimations avec une hypothèse de croissance zéro entre le 1er mars et le 1er juillet 2020 suggèrent une diminution de près de 2 millions de migrants internationaux dans le monde par rapport aux prévisions initiales entre mi-2019 et mi-2020 (ONU).

Les changements s’opèrent aussi en termes qualitatifs, là où les migrations Sud-Sud sont de plus en plus nombreuses, on est en présence aussi d’une géographie des flux qui se modifient (des pays d’émigration qui deviennent des pays d’immigration et inversement, des nouvelles routes migratoires qui se mettent en place) et d’une féminisation de ces mouvements migratoires. Toutes ces évolutions sont aussi les conséquences des politiques migratoires des pays concernés : l’Europe, le Maroc, les pays d’Afrique de manière générale.

L’émigration au Maroc est incontestablement un phénomène d’envergure. Selon la banque mondiale, en 2010 plus de 3 millions de personnes nées au Maroc vivent à l’étranger. En 2013, les stocks d’émigrés représentent 9.1% de la population globale du Maroc.  Selon les mêmes statistiques, en 2013, 70 % des personnes qui avaient émigré du Maroc vivaient dans trois pays : la France (34 %), l’Espagne (28 %) et l’Italie (15 %) (OCDE, 2017).

Le Maroc a évolué d’un statut de « pays de transit » à un statut de « pays d’étape et d’accueil » (Alioua, 2013). Cette évolution impose au Maroc de considérer la migration non plus comme une question relative uniquement aux relations extérieures, mais également comme une question de politique intérieure. Les chiffres actuellement disponibles montrent que le Maroc est avant tout un pays d’émigration par excellence. Plus de cinq millions de Marocains vivent à l’étranger dont l’écrasante majorité se trouve en Europe. Le Maroc semble être devenu, depuis peu, un pays d’immigration, dans la mesure où des flux, de plus en plus importants, de migrants en provenance de l’Afrique subsaharienne transitent par le Maroc dans l’espoir de rejoindre l’Europe. Beaucoup de ces migrants, confrontés aux mesures restrictives des politiques européennes, sont contraints de rester au Maroc pour une période relativement longue. Le recensement général de la population et de l’habitat de 2014 en a compté 86000.

Le sociologue Mehdi Alioua, confirme que le Maroc est un pays « d’étape » et non plus de « transit ». L’idée de “transit” est extrêmement restrictive du point de vue spatio-temporel, évoquant plutôt le temps privilégié de la flânerie dans le hub d’un aéroport international où, en attendant son prochain vol, l’on erre, en regardant les vitrines des magasins détaxés. Nous sommes loin, très loin de ce que vivent ces migrants qui traversent l’Afrique, le plus souvent sans autorisation administrative, à la recherche d’un lieu qui pourra leur permettre de réaliser leur projet ou de trouver refuge. C’est en partie pour cela que la notion d’étape rend mieux compte de la complexité de ces parcours migratoires en replaçant la dimension spatio-temporelle, qui ne se réduit pas à l’attente dans un non-lieu avec un minimum d’interactions avant de passer dans un autre ». Par contre, l’étape, selon Alioua « est un temps bien plus long, bien plus complexe, durant lequel les imprégnations, les interactions sociales, les rapports de domination ainsi que les conflits qui en résultent sont suffisamment importants pour transformer les acteurs du fait migratoire, autant que ceux qui les voient passer et s’installer. Les migrants dont nous parlons, quasi nomades, toujours étrangers dans les sociétés qu’ils traversent, ont dû réorganiser collectivement leur errance » (2013, Alioua).

Rapport sur les flux migratoires irréguliers du Maroc vers l’Europe
Réalisé par les chercheurs, Mme Chadia Arab, et M. Mustapha Azaitraoui, dans le cadre du projet Safe Journey, année 2021.